Généalogie militaire, comment débuter ?
par Thierry Guilbert

 

ELBEUF - Monument aux Morts
Monument aux Morts d'Elbeuf (76)
(coll. Archives municipales d'Elbeuf)

Le Monument aux Morts de ma commune est situé en face de la mairie, à une intersection. Il se compose d'un simple muret où sont gravés les noms des soldats tués depuis 1914 jusqu'à 1962. Pendant des années, alors que j'attendais que le feu passe au vert, j'ai lu et relu ces noms, en me demandant ce qui avait bien pu arriver à ces hommes, ce qu'ils avaient connu, et dans quelles circonstances ils étaient tombés.

Et puis un beau jour, il y a quatre ans, je me suis décidé à franchir le pas, à chercher des renseignements et à retracer le parcours de ces soldats. Certes l'intention était bonne, mais par où commencer ? J'étais alors totalement novice en la matière, et assez peu au courant des recherches à effectuer. Heureusement, à l'époque je venais de m'équiper pour Internet, et je suis rapidement tombé sur le site de l'association.

J'ai contacté Yves Buffetaut pour lui parler de mon projet, et il a tout de suite accepté de m'aider, en m'indiquant comment procéder en ce qui concerne les archives. Petit à petit, j'ai commencé à me sentir à l'aise, et mes recherches ont avancé assez rapidement. Au bout de quelques mois, j'étais capable de retracer le parcours d'un soldat, depuis sa mobilisation jusqu'à son décès. Si je ne pouvais pas vraiment mettre un visage sur chaque soldat tué, il m'était quand même possible de mettre une histoire derrière chaque nom.

A force de parler de mes recherches autour de moi, dans la famille et auprès de mes collègues, on a commencé à me demander : " peux tu voir si tu ne pourrais pas trouver quelque chose sur mon grand-père (ou arrière grand-père ou autre parent) ". Mes investigations se sont alors étendues aux communes avoisinantes, et bien vite, je me suis retrouvé avec un millier de noms potentiels, répartis sur les Monument aux Morts de 4 communes. Je ne suis pas près d'en voir la fin, mais chaque fois que je peux je replonge dans les archives, pour essayer de faire remonter à la surface des noms qui commencent malheureusement à être oubliés de tous. A l'heure actuelle, de plus en plus de gens se passionnent pour ce genre de travail. Je voudrais me servir des exemples qui vont suivre afin de donner aux personnes interessées quelques points de repère, et aussi quelques astuces basées sur mon expérience personnelle. Libre ensuite à chacun de trouver sa méthode. (Ces exemples s'appliquent à des soldats de mon agglomération, mais la démarche serait la même pour une autre ville ou département).

Un soldat d'Elbeuf, Marcel Devin

Un de mes collègues était venu me voir il y a quelque temps, en me disant que le nom de son grand-père figurait sur le monument aux Morts d'Elbeuf (Seine-Maritime), et qu'il aimerait bien avoir quelques renseignements sur son parcours militaire. Ma première question fut de lui demander s'il avait une photo, car malheureusement, ne connaissant pas toujours les descendants des soldats que je recherche, j'ai beaucoup de mal à en obtenir. Il me dit que oui, il en avait une. Je me présentais donc chez lui un beau jour, et il me donna tous les renseignements qu'il avait en sa possession, dont une copie de l'acte de décès de son aïeul.

Cela commençait bien, car les actes de décès sont souvent une mine d'informations. On y trouve en général, outre le nom et le grade, la date de naissance, l'unité, les décorations, le lieu, et parfois la cause de la mort. Je recherchais donc le soldat Marcel Devin, 4e compagnie, 1er bataillon du 74e régiment d'infanterie, décédé à Rouen le 7 août 1917. Première constatation, un décès si loin à l'arrière du front indiquait une blessure très grave. La deuxième étape fut de rechercher aux archives départementales la fiche matricule de cet homme, afin d'essayer d'en apprendre plus.


Marcel Devin
Le soldat Marcel Devin
(coll. famille Devin)

Grâce à sa date de naissance, je savais qu'il était de la classe 1904, et j'orientais mes recherches en ce sens. Après avoir trouvé la cote correspondant au registre que je voulais consulter, je demandais celui ci aux archivistes. Une trentaine de minutes plus tard, j'avais entre les mains ce registre, et je ne tardai pas à avoir sous les yeux la fiche matricule du soldat Devin. Grâce à cette fiche et à l'historique régimentaire du 74e R.I., que j'avais photocopié quelques mois auparavant, je pouvais à présent retracer en partie le parcours de cet homme. Le voici.

Marcel Victor Devin est né à Elbeuf, le 26 avril 1884. Son père se nomme Gilles Robert Devin, et sa mère, Victorine Esther Capron. Ajourné en 1905, il est incorporé le 6 octobre 1906 et se présente le même jour au 74e R.I., peut être à Elbeuf même, puisque ce régiment en garnison à Rouen, détachait deux de ses compagnies dans cette ville.

ELBEUF - La caserne Bachelet d'Amville
ELBEUF - La caserne Bachelet d'Amville

Au moment où il passe le conseil de révision, il a les cheveux et les yeux bruns, et mesure 1 m 63. Il exerce la profession de garçon coiffeur. Sa santé est cependant fragile et il est réformé par la commission spéciale de Rouen le 11 octobre 1906. A la fin de l'année 1914, après les pertes énormes des premiers mois de guerre, les hommes réformés passent de nouveau devant les commissions et cette fois, Marcel Devin est déclaré "apte au service armé" par le conseil de révision de Seine-Inférieure le 16 décembre 1914. Il est immédiatement mobilisé, et se présente le 22 février 1915, cette fois pour de bon, au dépôt du Régiment d'infanterie de Rouen-sud, c'est à dire le 74e R.I.

La montée en ligne : l'offensive en Artois

Il n'est pas possible de connaître avec certitude la date de son arrivée au front, mais dans l'historique du 74e, on apprend que le 12 juin 1915, le régiment est mis au repos aux environs de Sus-Saint-Léger, après avoir participé pendant une dizaine de jours à de très violents combats dans le secteur du Labyrinthe, un grand système de tranchées et de boyaux allemands puissamment fortifié et abondamment pourvu de fortins, bunkers, et points de résistance, situé à cheval sur le chemin creux d'Ecurie à Neuville, à l'ouest de la route d'Arras à Lille. Ces combats ont coûté cher au 74e, et le 20 juin 1915, il reçoit un important renfort. Il est permis de penser que Marcel Devin fait partie de ce renfort. A partir du 20 juin le régiment, qui fait partie de la 5e Division d'Infanterie du général Mangin, occupe des positions près de Givenchy-en-Gohelle, dans le secteur dit des "Cinq-Chemins". Dans le courant du mois de juillet, le 74e revient occuper à plusieurs reprises le secteur de Neuville-Saint-Vaast, lequel est redevenu un peu plus calme. Les Allemands semblent avoir renoncé à reprendre le village, occupé par nos troupes depuis les combats de juin. Le 3 août, la 5e Division est envoyée au repos dans la région de Frévent, pour y être soumise à un entrainement intensif en vue de l'offensive prochaine, que tout le monde attend, et surtout, que tous espèrent victorieuse. Le 23 août 1915, le 74e est ramené à Neuville-Saint-Vaast où il participe à l'opération défensive du secteur. Il y passera trois semaines à piocher, fortifier, creuser des boyaux d'approche, et organiser le terrain. Des canons, des munitions, sont amenés dans le secteur afin que tout soit prêt pour le jour où il faudra se lancer à l'assaut des tranchées ennemies.

Le 22 septembre, la préparation d'artillerie commence. Pendant 75 heures, les pièces d'artillerie françaises vont arroser les positions allemandes, les routes, les points de rassemblement, les dépôts de matériel. Environ 3 millions de projectiles lourds sont tirés. Le 25 septembre au matin, l'infanterie française se prépare pour l'attaque. L'objectif de la division est le plateau de Vigny, qui domine la plaine de Douai. A 12h 25, du cimetière de Neuville-Saint-Vaast à la tranchée des "Cinq-Chemins", la 10e brigade se lance à l'assaut, soutenue par le 74e . Mais les Allemands se sont ressaisis, et ouvrent sur nos troupes un feu d'enfer. De plus, il a plu dans la nuit du 24 au 25, et les tranchées et boyaux se transforment en ruisseaux. Des files d'hommes sont fauchées. Les pertes sont sévères, et les bataillons du 74e appelés à l'aide ne parviennent pas à s'emparer du Bois de la Folie. A la tombée de la nuit, les soldats s'organisent sur leurs positions, et repoussent même un peu plus tard une contre-attaque allemande. Les jours suivants, le 74e tente de s'emparer de la position ennemie "Hindenburg", mais ne pourra que s'en approcher.

Jusqu'au 6 octobre, les hommes du régiment se battront avec courage, et lanceront plusieurs attaques afin de prendre pied dans les tranchées allemandes. Ils réussiront à plusieurs reprises, mais seront à chaque fois repoussés. Le 7 octobre, après 18 jours de violents combats, le régiment est relevé et envoyé au repos, d'abord dans la région de Doullens, puis le 24 octobre, dans la vallée de La Noye, près d'Amiens. Le 12 décembre, le 74e occupe pour deux mois le secteur de Lihons-Merleville, avant de repartir au repos le 18 février 1916, toujours dans la région d'Amiens. Trois jours plus tard, l'armée allemande déclenche sa grande attaque sur Verdun. Le régiment est aussitôt mis en état d'alerte et s'attend à partir d'un moment à l'autre. En réalité, il est dans un premier temps dirigé sur Estrées-Saint-Denis, afin de renforcer le front de Lassigny, car on s'attend à une attaque dans ce secteur. Pendant les quinze jours qui suivent, les hommes du 74e vont organiser des positions défensives dans la vallée du Matz. Enfin le 28 mars, le régiment embarque à destination de Verdun.

La bataille de Verdun

Le 29 mars 1916, les hommes débarquent à Sommeilles et cantonnent deux jours dans les ruines du village de Villette, devant Loupy. Quatre jours plus tard, le 2 avril, des camions les emmènent à Baleycourt, au sud-ouest de Verdun. A cet instant précis, la situation est très mauvaise. Une division fraiche allemande à réussi à déboucher du fort de Douaumont, s'est emparée du plateau et du ravin de la Caillette, et a atteint le ravin du Bazil. Le moment est critique. Le fort de Douaumont est débordé au sud, le fort de Vaux à l'ouest. La 5e Division est la première du 3e Corps à être arrivée en renfort. Et encore, le général Mangin n'a pour l'instant sous la main, que le 74e R.I. Il s'adresse alors au lieutenant-colonel Brenot et lui dit : "Mon ami, ne faites ni une, ni deux, empoignez moi les Boches et allez-y à la grenade." Dès la chute du jour le 74e se met en marche vers le secteur menacé à travers les ruines fumantes de Verdun et du faubourg Pavé, encombré de troupes et de convois, avant de gravir les pentes de Belleville. La marche est pénible et lente car les Allemands arrosent le secteur d'obus. Très vite, le régiment subit des pertes sévères. Vers minuit, les éléments de tête atteignent le fort de Souville, où les hommes reçoivent des munitions et des outils, toujours sous le bombardement ennemi. Puis la marche reprend, sur la piste qui serpente à travers les débris du bois de Vaux-Chapitre. A quatre heures du matin, le 3 avril, le 1er et le 2e bataillon sont en place, face au fort de Douaumont, retranchés derrière le talus du chemin de fer qui longe la pente sud du plateau de la Caillette. En arrière, le ravin du Bazil est noyé dans les gaz asphyxiants, et transformé en mer de feu par les obus qui tombent sans discontinuer.

A 6 heures 30 les soldats du 74e se lancent à l'assaut. Le 2e bataillon progresse vers le sommet du plateau, alors que le 1er bataillon s'engage dans le ravin de la Caillette, pour remonter vers Douaumont. Les Allemands quant à eux, ont pris position sur la crête et à la naissance du ravin. Ils ouvrent un feu meurtrier sur les soldats français, déjà pilonnés par les obus. Sur le plateau, la lutte est furieuse et nos troupes progressent très lentement. Les pertes augmentent à chaque minute. Enfin, l'objectif est atteint, et il faut s'y maintenir. Les hommes s'enterrent sur place, et toute la nuit, travaillent à improviser des barricades dans les boyaux ennemis. Le 1er bataillon a perdu beucoup d'hommes, tués et blessés. Au nombre des blessés, Marcel Devin, grièvement atteint d'un éclat d'obus dans la poitrine.

VERDUN - Carte du champ de bataille
Carte du secteur de Verdun : cliquez dessus pour agrandir

Avec mille difficultés, il est emmené vers un poste de secours, puis par la suite il sera évacué vers l'arrière jusque dans un hôpital de Rouen. Pour lui la guerre est finie. De constitution déjà fragile, il ne parvient pas à se remettre de sa blessure, et finit par succomber le 7 août 1917. Il avait 33 ans. Maigre consolation, un secours "immédiat" de 150 francs sera versé à sa veuve le 4 décembre 1917. Cette action du 3 avril vaudra au 74e R.I. d'être cité à l'ordre du jour de la 2e Armée par le général Nivelle : "Le 3 avril 1916, le 74e R.I., commandé par le lieutenant-colonel Brenot arrive sous le feu de l"ennemi, dans un secteur nouveau, où l'ennemi avait fait brèche la veille, a immédiatement rétabli la situation par une brillante contre-attaque ; a poursuivi vaillamment sa tâche pendant six jours consécutifs, arrachant morceau par morceau plusieurs tranchées à l"adversaire, malgré de violentes réactions de sa part, et lui infligeant des pertes considérables".

 
  Où trouver des renseignements ?

Les Mairies
En ce qui me concerne, je commence toujours mes recherches en allant consulter les registres de l'état-civil. Comme je l'ai dit plus haut, les transcriptions d'actes de décès appaortent parfois des informations précieuses. Outre le nom des parents du défunt, on peut trouver le grade, l'unité, les éventuelles décorations, la fonction (mitrailleur, conducteur, etc). J'ai déjà vu également figurer en plus de la date et l'heure du décès, la cause de celui-ci : "balle à la tête dans la tranchée où sa section était de service" ou "anémie palustre, collapsus cardiaque".

Les Archives départementales
Une fois que vous connaissez la date de naissance du soldat que vous recherchez, vous ajoutez vingt à celle-ci pour avoir sa "classe". Par exemple, un soldat né en 1895 sera de la classe 1915. Il vous faut alors consulter les registres matricules des soldats de la classe 15, afin de retrouver sa fiche. Elle vous donnera un signalement physique et des renseignements comme le degré d'instruction, en plus de la liste des affectations et des mutations diverses du soldat. Normalement, ces informations sont les mêmes qui figurent sur le livret militaire.

 
 
Les historiques régimentaires
Il s'agit de petits livrets édités juste après la guerre, et retraçant le parcours d'un régiment. Souvent écrits par un officier ayant servi dans cette unité, ils permettent de se faire une idée assez précise des endroits où ce régiment a séjourné et des combats auxquels il a participé. Ils comportent une centaine de pages en moyenne, et certains proposent une liste nominative des pertes au cours de la guerre. Dans d'autres, mais plus rarement, on trouve des cartes, voire des photos. Aujourd'hui, ils sont quasiment introuvables, mais certaines bibliothèques, comme la BDIC, à Nanterre (92) les possèdent presque tous. Il est généralement possible, pour un prix modique, de les photocopier intégralement, afin de se monter une petite collection personnelle.

Historique du 73e RI (Béthune)
Historique du 73e RI

Les Journaux de Marche et des Opérations
Les fameux JMO. Ce sont de gros registres tenus au jour le jour par un officier du régiment, et qui présentent un rapport complet de la journée.

JMO du 73e RI (3-4 septembre 1914) On y trouve les déplacements, les positions occupées dans tel ou tel secteur, d'une manière très détaillée.
Parfois, mais pas systématiquement, sont notés les noms des soldats tués, blessés ou disparus durant la journée. Pendant les périodes de combats intenses, cette liste s'étale sur plusieurs pages, et c'est assez impressionnant.
Ces JMO sont un peu les "bibles" de tout amateur, en raison de la masse d'informations qu'ils contiennent. Ils sont conservés au Service Historique de l'Armée de Terre (SHAT), à Vincennes.

Deux pages du JMO du 73e RI (3-4/09/1914)
(coll. SHAT)

Le fichier des soldats morts pour la France
Ce fichier se trouve aux Archives Nationales, et contient des renseignements sur tous les combattants morts pendant la guerre. Il est consultable sur microfilm, sans nécessité de réservation préalable. Depuis novembre 2003, il est également possible de l'interroger en ligne. Un moteur de recherche permet de faire une requête par patronyme (champ obligatoire), en précisant le prénom et/ou la date de décès. Une fois la recherche lancée, le moteur propose la liste du ou des noms qui répondent aux critères choisis. En cliquant dessus, on a accès à une photo de la fiche elle-même. Celle-ci comprend des informations d'état-civil, l'unité d'affectation, la date et le lieu de décès.

Pour connaître le lieu d'inhumation d'un soldat reposant dans une nécropole militaire, le Ministère de la Défense propose également un moteur de recherche qui renseigne sur le lieu et l'emplacement de la tombe. Sachez cependant que tous les soldats morts pour la France ne reposent pas nécessairement dans un cimetière militaire. Après la guerre, les familles eurent la possibilité de faire exhumer et rapatrier les dépouilles, pour les ensevelir dans un lieu de leur choix (en général, le cimetière communal).

Ces quelques informations devraient permettre aux personnes intéressées de se lancer à la recherche d'un ancêtre, et d'en apprendre plus, petit à petit, sur sa vie au front, ses combats, ses souffrances, et parfois son destin tragique.

 
Orientation bibliographique
Archives départementales de la Seine-Maritime : 1R3167/867
Historique du 74e RI
Vie et mort des Français - Hachette, 1959
Guide Michelin des champs de bataille - 1931
Témoignages sur le 74e RI
Là-bas avec ceux qui souffrent, G. Hallé - Ysec, 2002
Quatre pages du 3e bataillon du 74e RI,
Paul Lefebvre-Dibon - Berger-Levrault, 1921
Propos d'un marmité, P. Rimbault - Fournier, 1920

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