L’Histoire de la Guerre par les témoins

par Charles DELVERT

Article publié dans la Revue des Deux Mondes, 1er décembre 1929

La grande Guerre, qui, à tous, combattants ou non, nous paraît encore si proche, est, d’ores et déjà, entrée dans l’histoire. Elle est inscrite au programme des classes, même pour les plus petits, qui en trouvent un résumé à leur portée dans les livres mis entre leurs mains. Elle figure au programme du baccalauréat. Il n’est plus, aujourd’hui, de manuel qui n’en donne un résumé.

L’étude des « sources » sur ce prodigieux événement qui domine toute notre époque, est donc d’une importance capitale. Parmi les « sources », la principale est, sans conteste possible, le témoignage de ceux d’entre les acteurs du drame qui ont su voir et rendre ce qu’ils voyaient.

- Mais, dira-t-on, ils sont bien nombreux ! Que de livres de guerre ont paru depuis 1914 ! et tous ou presque tous sont l’oeuvre d’auteurs qui prétendent parler de ce qu’ils ont vu. Comment nous y reconnaître dans cette foule ? Comment distinguer ceux qui ont véritablement été des combattants, et ceux qui se sont targués d’une qualité usurpée ? Ceux qui  disent vrai, et ceux qui laissent courir leur imagination ?

C’est précisément l’œuvre que vient d’accomplir un professeur d’université américaine, M. Jean Norton Cru, - Français et ancien combattant, - dans un ouvrage essentiel, qu’il a très justement intitulé Témoins. Œuvre admirable par la méthode et par le soin, qui représente plus de douze années de travail.

Dès la fin de 1915, en effet, M. Jean Norton Cru, caporal au 240ème régiment d’infanterie, a occupé ses loisirs de tranchée à étudier les récits de guerre à mesure qu’ils paraissaient, et à en faire la critique serrée à la lumière de sa propre expérience (il était au front depuis le 15 octobre 1914). « Je lus sans discontinuer, écrit-il dans son introduction, jusqu’à l'armistice. Alors, loin d’y trouver une raison pour me détacher de la guerre, je n’y vis qu’une occasion de me donner plus complètement à mon sujet, grâce aux facilités plus grandes pour rechercher les ouvrages et pour me munir de tout un appareil de référence et de critique permettant de mieux suivre les récits, de les contrôler, d’estimer leur véracité. Dès 1919, je me procurai une série de cartes du front au 50 000ème (en noir), des chronologies, des tableaux d’unités, des bibliographies… Et je dois dire ici que je n’ai pas voulu travailler sur des ouvrages de bibliothèques : j’ai acquis personnellement tous les textes, toutes les œuvres de référence que je mentionne, car je tenais à y marquer des passages notables, à y inscrire des renvois à d’autres pages, à d’autres volumes, à d’autres auteurs, à les annoter d’un commentaire marginal, à les doter d’une table et d’un index quand ils en étaient dépourvus, à les munir d’un erratum, à inscrire mon jugement provisoire sur les feuilles de garde, jugement que je révisais d’année en année à mesure que la lecture d’autres textes jetait plus de lumière sur celui-là, à garnir la page de titre d’indications bibliographiques, etc. »

Notons que, dès 1923, M. J. Norton Cru a achevé de se procurer tout un ensemble de cartes des plus complets : séries au 200.000ème (armée), 100.000ème (intérieur), et, pour les secteurs importants, feuilles au 50.000ème (couleurs), 20.000ème et 10.000ème.

La minutie avec laquelle le travail de contrôle critique a été fait tient du prodige.

Nous avons sous les yeux l’erratum que M. Jean Norton Cru nous adressait le 25 février 1925 (en même temps qu’une longue lettre) à propos d’un de nos livres de guerre, les Opérations de la 1ère armée dans les Flandres. Voici le début : (je ne puis le citer entièrement : il est trop copieux). « Page 25 ligne 12: Lyons pour Lihons ; page 40, ligne 25: 3 mètres de hauteur, au lieu de 3 mètres de largeur (il s’agit des blockhaus en béton établis par les Allemands dans leurs lignes des Flandres ; ici M. Norton Cru se trompe : c’est bien « hauteur » qu’il faut, mais la phrase pouvait l’inciter à cette remarque) ; page 66, ligne 10: la ligne Steenbeek au lieu de : du Steenbeek (j’ai lieu de croire, dit-il, qu’il s’agit de l’objectif final : le cours de Steenbeek qui sort de la forêt d’Houthulst et se jette dans l’étang de Blankaart, et non pas le cours du Steenbeek, situé plus au sud, et partie amont du ruisseau qui plus en aval se nomme Saint-Jansbeek et plus bas Martjevaart), etc. »

L’on voit quelle est la méthode. Les fervents de la rigueur scientifique la plus absolue reçoivent entière satisfaction. Lorsque J.-N. Cru nous dit que sur un seul texte il a accumulé assez de notes pour faire un volume, nous le croyons sans peine.

* * *

Cette étude à la loupe ne lui a pas suffi. Il s’est enquis de la biographie et surtout des services de guerre de chacun. Ces biographies, imprimés en petits caractères en tête des chapitres, sont des plus intéressantes à compulser. L’on y verra que pour tel des romanciers de guerre les plus réputés, il est impossible d’établir son véritable séjour au front. Tel autre n’y a paru que quelques jours, au début. Tel autre a été évacué à la veille de la première bataille. Celui-ci, enfin, n’a pas fait une heure de campagne. Son livre néanmoins, répondant parfaitement, - et pour cause, - aux idées sur la guerre que l’on se faisait dans les salons parisiens, a bénéficié d’un tirage impressionnant. Que de supercheries dévoilées ! Que de fausses renommées dégonflées ! M. J. N. Cru accomplit là une œuvre d’assainissement attendue par les combattants depuis fort longtemps.

Et cependant, pour son travail personnel, ces biographies n’étaient pas absolument indispensables. La sûreté de sa méthode critique est telle qu’en certains cas, sans renseignements biographiques, il avait décelé la supercherie. Un romancier, par exemple, écrit un livre sur les premières batailles. « Dans mes annotations sur le texte, dit M. Norton Cru, j’avais indiqué qu’à partir du 25 août le récit prenait une allure étrange, les mouvements du régiment devenaient illogiques, la topographie ne répondant plus à ce que je pouvais savoir alors des opérations… » Or, en 1924, le romancier apprenait à notre critique qu’ « il avait été évacué justement le 25 août ». « On ne peut pas raconter la guerre sans l’avoir faite, déclare J. N. Cru, et tout le talent du monde ne pourra remplacer l’expérience » (p. 571).

Ces biographies, toutefois, ont aidé, dans bien des cas, M. Norton Cru à préciser le danger d’être trompé que court le lecture non averti. Voici des Souvenirs écrits par un journaliste qui a servi dans un régiment de coloniale. Il s’agit du secteur des Marquises. « Rien n’avertit le lecteur que les 157 premières pages sont une pure fiction, et s’il n’a pas fait la guerre, il les prendrait pour des souvenirs au même titre que les 114 pages qui suivent. Mais tous ceux qui ont fait campagne doivent éprouver une surprise à la première lecture : comment expliquer les profondes différences entre les deux parties, la première fantastique, exagérée, tissue d’absurdités, la seconde en somme normale et parfois fort juste ? C’est pourtant bien le même auteur, car on reconnaît le même style dans les énormités du début et dans les récits vrais de la fin. Si on a les moyens de vérifier, on s’aperçoit que les coloniaux n’on jamais occupé les lignes vers les Marquises en 1914… » «  Ce livre peut servir de démonstration à un principe que j’ai à cœur de voir accepter. Quand on est combattant, il ne faut pas écrire de roman de guerre, il faut toujours donner des souvenirs réels. Dès qu’on se lance dans la fiction, où tout est permis, on se laisse entraîner malgré soi par les suggestions de l’esprit d’invention et on se met à raconter des choses qui sont en contradiction absolue avec ses souvenirs, son expérience de la réalité » (p. 399).

M. Jean Norton Cru a étudié ainsi 246 auteurs, 300 volumes. Ayant voulu « rassembler les relations des narrateurs qui ont agi et vécu les faits, à l’exclusion des spectateurs », il s’est limité au témoignage des combattants, « du simple soldat au capitaine ». Ce furent là les limites du front combattant. Aucun « poilu » ne le contredira, « Pour connaître la guerre, il faut l'avoir vécue comme commandant de compagnie au maximum, ainsi que le dit Rimbault (Propos d’un marmité. p.128). « Seul celui qui vit nuit et jour dans la tranchée sait la guerre moderne… Notre maître, c’est notre misère quotidienne… Les camarades, ce sont ceux qui vont du commandant de compagnie au poilu… Les autres, ce sont les chefs. »

La seule exception faite par M. Norton Cru l’est en faveur du contre-amiral Ronarc’h, commandant la brigade de fusiliers-marins et quiconque lira les extraits donnés des Souvenirs de guerre de l’amiral (Dixmude) acceptera cette exception.

Voilà donc 246 auteurs, seuls retenus comme qualifiés pour parler de la guerre. Sans doute, certains devraient être écartés comme n’ayant pas été au feu du tout ou l’ayant été trop peu ; d’autres comme n’ayant pas bougé d’états-majors où ils n’ont pu connaître la guerre « dans leur chair ». Mais ceux-là se trouvent avoir écrit des livres en grand succès et ceux-ci ont tenu des journaux pleins de vues intéressantes. M. J. Norton Cru les a donc retenus.

Et maintenant, que se dégagera-t-il de l’examen consciencieux (nous avons vu avec quelle minutie) de ces 246 auteurs ? de ces 300 volumes ?

Un premier fait : l’insuffisance documentaire de certains ouvrages ayant obtenu les plus grands succès de librairie pendant la guerre ou immédiatement après. L’un a flatté l’optimisme de 1915 en prenant pour héros un troupier « qui ne s’en fait pas » ; l’autre a bénéficié de la réaction contre cet optimisme et du goût morbide du public pour l’horrible.

Il n’y a pas plus de vérité ici que là.

« Juger la guerre d’après ces livres, c’est juger nos classes rurales d’après La Terre de Zola. »

Les citations empruntées au feu, par exemple, remplissent plusieurs pages de Témoins. Par exemple : « Poterloo, avec la connivence des Boches, va voir sa femme à Lens (Le Feu, p.169-171). – A Lens, on craint si peu les obus français que la ville est pleine de civils et qu’on y voit des scènes d’intérieur paisible comme à 50 kilomètres des lignes (p.170). – On trouve Eudoxie, amoureuse d’un poilu, morte depuis un mois, toute droite, en première ligne, dans une tranchée comblée. Lamuse, qui l’a aimée, se trouve, on ne sait pourquoi, amené à embrasser ce cadavre décomposé (p. 213-214). » Ailleurs dans Clarté, un régiment erre douze jours dans les boyaux pour arriver en ligne (p. 130-141), etc.

On éprouve quelque douleur à constater la faveur que de pareilles inventions ont rencontrée auprès du public et des plus graves critiques.

Encore, si l’auteur s’en était tenu là ! Mais il n’a pas hésité à lancer les plus atroces accusations et les plus fausses, qui ainsi répandues dans le public, auront la vie dure. Il fait fusiller dans Enchaînements un territorial qui s’est endormi étant en faction. Comme par hasard, il s’agit d’un « vieux de quarante-cinq ans qui a trois enfants ». Que les combattants d’infanterie qui ont vu l’un des leurs fusillé pour un pareil motif veuillent bien se faire connaître.

J. Norton Cru dit, très justement : « Si on l’avait fait, pas un seul des millions de poilus du front n’aurait échappé à l'exécution capitale, car tous sans exception ont dormi étant de faction, non pas une fois par accident, mais cent fois. » et ils s'en sont tirés avec une bourrade du capitaine ou de l’officier de service.

« La fosse du condamné est creusée dans le no man’s land…» Ailleurs, un soldat ne pouvant s’empêcher de chanter en patrouille (???), l’adjudant « l’a fait taire avec un couteau de tranchée, comme un cochon ». Un autre est fusillé pour avoir crié : « V’là les Boches !… » On se demande vraiment dans quel secteur a bien pu servir M. Barbusse pour être témoin d’aussi étranges pratiques.

Les romans allemands, en vogue dans les deux mondes aujourd’hui, celui Erich Maria Remarque en particulier, ne sont pas moins fantaisistes. « Roman pacifiste, dit J. N. Cru dans un Addendum sur A l’ouest rien de nouveau, ayant tous les défauts du genre représentés par Barbusse et Latzko : outrance du macabre, meurtre à l’arme blanche, ignorance de ce que tout fantassin combattant doit savoir. L’auteur, volontaire à dix-huit ans en 1915, devrait connaître les choses du front ; mais il les déforme et accumule les invraisemblances : effets des obus (p. 73), usage de la baïonnette (p. 111-112 et 125-126), aspect du poilu français de 1917 (121-122), type de mitrailleuse française (126), etc. La psychologie est aussi fausse, aussi traditionnelle que les faits : la peur terrasse les recrues (cas de folie furieuse) mais les vétérans sont indemnes. Topologie et chronologie nulles. Un non-combattant ne commettrait pas plus d’erreurs. Mais aux yeux de la critique la thèse pacifique et le sensationnel purement littéraire excusent toutes les inventions gratuites et saugrenues (p. 80). »

Erich Maria Remarque a vu un mort, dont « le bas-ventre » est « emporté ainsi que les jambes », « planté sur le tronc dans la tranchée ». « Son visage est jaune citron et sa cigarette luit encore dans sa barbe ; elle rougeoie jusqu’à ce qu’elle atteigne les lèvres. » (A l’ouest rien de nouveau, p. 139.) Il a vu cela ! Il a lardé de coups de couteau un Français qui avait boulé dans un trou d’obus où lui-même s’était planqué (p. 226) !

Et Renn (Guerre) est un témoin de véracité identique. Il a vu, lui, des Français en uniformes bleu-horizon à Charleroi (p.48). On a apporté devant lui un blessé aux jambes par des balles dum-dum (p.141). Etc. Inutile de dire que la topographie et le chronologie sont aussi inexistantes que chez Remarque.

Or, la grande presse allemande, anglaise, française exalte ces pauvretés ! L’on ne peut que se joindre à M. J. N. Cru lorsqu’il souhaite la naissance d’une « critique sérieuse… adaptée  à la littérature du front (p.80) ».

* * *

Lui-même, par Témoins, l’a inaugurée, cette critique, magnifiquement.

Ce livre va devenir le vade-mecum obligé de quiconque voudra étudier la guerre. Même s’il ne partage pas toutes les façons de voir de l’auteur, - et il s’en faut que nous-même les partagions toutes, - il sera obligé de la consulter comme un répertoire critique fondamental.

L’étude de ce répertoire critique donne lieu à une constatation assez inattendue : le nombre infime des journaux de marche publiés tels quels, des vrais « journaux de marche ». Ils ne sont pas plus de dix. Ce sont les carnets de : Brunel de Peerard (Carnet de route, Crès, 1915) ; Delvert (Histoire d’une compagnie, Berger-Levrault, 1918) ; Fabrice Dongot (Soixante jours de guerre, Journal d’un fantassin, Georges Baranger, 1917) ; Duval (Carnets de guerre d’un sergent de mitrailleurs, Beauchesne 1919) ; Joubaire (Pour la France, Perrin 1917) ; Lintier (Le tube 1.233, Plon 1917) ; Mairet (Carnet d’un combattant, Crès, 1919) ; Melera (Vers la montagne de Reims, La Lucarne, 1926) ; Philippe Reynier (Journal d’un soldat de Dix-huit ans, Sansot 1919), et Jacques de Visme (Carnet de route de Jacques de Visme, Berger-Levrault, 1927).

Encore ceux de Brunel de Peerard, Duval, Joubert, Melera et Jacques de Visme n’offrent-ils qu’un intérêt tout personnel, et celui de Philippe Reynier est-il écourté.

Il est vrai qu’aux quatre qui restent, il convient sans doute d’ajouter La Mazière (L’H.C.F. L’Hôpital chirurgical flottant, Albin Michel, 1919), et Tézenas du Moncel (Dans les tranchées, Eleuthère Brassard, Montbrison, 1925), l’un et l’autre du plus haut intérêt. D’autre part, il semble bien que Jacques Meyer (La Biffe, Albin Michel, 1928) ait fort peu retouché son carnet. Un seul ouvrage (Histoire d’une compagnie) offre au lecteur le fac-similé photographique d’une page du carnet, afin de permettre le contrôle avec le texte imprimé.

Au total, sept carnets authentiques et importants. Tous les autres Journaux ont été plus ou moins rédigés.

Il en est d’excellents, ceux, par exemple, des fantassins Maurice Genevoix (Sous Verdun, Hachette, 1916 ; Flammarion, 1925 ; Nuits de guerre, Flammarion, 1916 ; Au Seuil des guitounes, Flammarion, 1918 ; La Boue, Flammarion, 1921 ; Les Eparges, Flammarion, 1923), Pézard (Nous autres à Vauquois, Renaissance du Livre, 1918),  Galtier-Boissière (En rase campagne 1914. Un hiver à Souchez, 1915-1916, Berger-Levrault, 1917), Cazin (L’Humaniste à la guerre, Plon, 1920), de l’artilleur Lintier (Ma pièce, Plon 1916), et celui du médecin Deauville (Jusqu’à l’Yser, Calman-Lévy, 1917).

* * *

L’on peut s’étonner que, dans l’énorme masse des trois cents volumes étudiés, il n’y ait pas plus de dix carnets qui soient authentiquement des carnets. Il y a à cela plusieurs raisons.

La première est que la majorité des carnets de combattants se trouvent [...] n’offrir d’intérêt que pour leur possesseur. Les notations sont succinctes. Elles se réduisent à des itinéraires, « des petits événements du secteur ou de la cagna », comme dit J. N. Cru à propos du carnet de Duval. Et cela se conçoit. Ecrire, quoi qu’on en ait, est un métier. Tous les poilus ne pouvaient écrire un carnet intéressant, pas plus que tous n’étaient capables d’exécuter un cahier de croquis, le crayon à la main.

Ce n’est pas un effet du hasard si deux, sur les quatre auteurs de carnets authentiques, sont des normaliens-lettres. Le troisième, Fabrice Dongot, est un artiste, - c’est le peintre Valdo Barbey, - et le quatrième, Lintier, est un étudiant en droit, qui était écrivain né.

Quant aux auteurs des carnets peu retouchés, Jacques Meyer est encore un normalien-lettres, La Mazière est homme de lettres et Tézenas du Montcel est avocat, ancien bâtonnier. C’est à dire que ce sont tous des hommes sachant manier une plume et capables de trouver « du premier coup la forme qui convient le mieux » au sujet.

Mais il y a d’autres raisons au petit nombre de journaux authentiques qui aient été publiés. D’abord la volonté des auteurs. Certains ont craint de ne pas être compris du public. Jacques Meyer n’a publié son livre qu’en novembre 1928. Or il nous dit dans sa préface : « Ce que l’on voyait d’une offensive… quand on y participait dans « la biffe »… c’étaient des choses bien différentes de celles que le public imaginait alors ; il les comprendrait peut-être mieux aujourd’hui… »

C’est d’ailleurs, parce que le public peut les comprendre mieux aujourd’hui que Jacques Meyer a trouvé un éditeur. Il est fort douteux que son ouvrage eut été accueilli en 1918. Nous nous souvenons de ce qu’il s’est passé pour ceux de nos carnets qui constituent l’Histoire d’une compagnie. Sans le retentissement de l’affaire du Fort de Vaux et de la publication, ici même [C'est à dire dans La Revue des Deux Mondes des 1er et 15 octobre 1916], par Henry Bordeaux de deux articles citant des fragments du texte, jamais le livre n’aurait paru. Encore fut-il quelque peu échoppé par la censure. Il en arrive de même à celui de Lintier (Le Tube 1223) et à celui de Mairet, bien que ce dernier n’ait paru qu’en 1919 ; ce sont les éditeurs qui l’ont expurgé.

Seul, celui de Fabrice Dongot a échappé aux coups de ciseau. Pourquoi « ce petit chef-œuvre, exemple parfait de témoignage de soldat », a-t-il été épargné, même par la censure, bien qu’il soit de 1917 ? Sans doute parce qu’il est passé inaperçu.

La difficulté d’éditer les carnets bruts, jusqu’ici, a donc été très grande. Le public n’était pas préparé. Trop de légendes, d'idées toutes faites l’empêchaient de les accepter. « Jadis il voulait une guerre romancée avec drapeaux déployés et flamberge au vent ; aujourd’hui, il aime une guerre non moins romancée, avec boyaux dallés de morts aux grimaces infernales et baisers aux cadavres. »

Or, l’humble vérité seule importe, « puisque le seul espoir en une humanité moins féroce est de former une humanité curieuse de vérité… à qui l’on dira le maximum de précisions sur la guerre… » Et la vérité ne saurait être que dans les notes prises au moment même. Nous en avions la conviction ; l’étude de Témoins nous en a donné l’absolue certitude.

La vérité est dans ces notes ; elle est dans des lettres sincères comme celle de Derville, Henches, Lemercier et Bourguet ; dans un roman encore comme la Percée de Bernier, parce qu’il n’est qu’un carnet à peine transposé ; enfin dans quelques Souvenirs publiés peu de temps après les événements, tels que l’ouvrage du lieutenant de vaisseau Pinguet, Trois étapes de la brigade des marins, la Marne, Gand, Dixmude, lequel est un admirable témoignage.

Mais cet ouvrage est une rare exception parmi les Souvenirs. Les Souvenirs, en général, sont vagues, imprécis ; les faits y sont déformés, - la plupart du temps conformément aux idées en cours à l’époque où ils ont été écrits. Les carnets rédigés n'échappent pas à ce dernier danger. Dans celui des deux ouvrages de Lintier qui est un journal rédigé, Ma pièce, l’auteur cite, à la date du 7 septembre, le texte de l’ordre du jour de la Marne. Il l’accompagne de commentaires qui sont pure littérature. Et cela se conçoit. Le fait même de citer l’ordre est déjà, sans doute, littérature. Seulement, en 1916, aucun éditeur n’aurait accepté un ouvrage où il était question de la bataille de la Marne, et dans lequel le fameux ordre de Joffre n'eut pas figuré, et en bonne place. Ce sont là des traits qui portent leur date :1916 ; comme aussi le récit à la baïonnette, et les morceaux de cadavres faits par le 75.

Des constatations analogues peuvent être relevées dans tous les carnets « rédigés » qui ont été publiés à cette date.

Ce n’est pas là, d’ailleurs, le seul danger de la « rédaction » pour ces documents. Elles a encore donné, à certains de leurs auteurs, une [propension à] allonger outre mesure, à développer, à délayer. On ne retrouve plus la langue ferme, directe, qui était celle du front, mais une langue recherchée, parfois quintessencité, une langue de romancier moderne, qui est un contre-sens.

C’est dans les notes brutes, avant tout, que peut apparaître la vérité, - vérité historique et vérité littéraire, - que la vie peut surgir telle qu’elle s’est présentée au combattant, acteur en même temps que témoin,. Les notes rédigées sont comme le tableau exécuté tranquillement à l’atelier. Les notes brutes sont la toile brossée devant la nature singulièrement plus émouvante que l’œuvre méditée, arrangée.

Vous avez raison, M. J. N. Cru, lorsque vous dites : « Si Lintier eut survécu, s’il eut remanié ses notes, il n’aurait pu que les affaiblir par un renforcement des effets littéraires, et c’est probablement ce qu’il a fait pour son premier livre. » La véritable littérature se moque de la littérature.

- Laisserons-nous alors non développées ces notes brèves, qui « n’ont leur pleine valeur que pour l’auteur » ?

On les laissera. Si on les explique, on le fera en note, ou par un texte qui se différenciera typographiquement de celui du carnet. Il faut que celui-ci soit religieusement respecté. Et aussi que l’éditeur se porte garant de l’existence et de l’état du document reproduit.

Ainsi on aura la vérité. Mais on le devra, pour une grande part, à M. J. N. Cru, qui par son travail formidable, aura déblayé la scène des indignes, et fait place nette pour les vrais « témoins ».

Nous rêvons d’une bibliothèque de la guerre qui ne serait constituée que par les ouvrages de ces vrais témoins : carnets authentiques annotés ou non par leurs auteurs, recueils de lettres, journaux ou souvenirs probes, rédigés peu après les événements (ceux qui seraient rédigés maintenant seraient, certainement, au point de vue documentaire, de valeur quasi  nulle).

Cette collection d’ouvrages serait placée dans toutes les bibliothèques d’officiers, et, en premier lieu, à l’école de guerre. Petit à petit vont venir au commandement des officiers qui n’auront pas fait la guerre. Chez ceux qui y ont pris part, les souvenirs s’effaceront. Il serait souverainement dangereux que les uns et les autres n’eussent pas à leur portée, sous la main, les témoignages véridiques qui leur rappellent ou leur apprennent les réalités de la bataille.

Ils y verront, tout d’abord, qu’aucun témoin digne de foi ne parle de chocs à la baïonnette, - ces chocs qui ont tordu tant de lames chez les romanciers ou les hâbleurs. « Le poilu est convaincu, dit M. .J. N. Cru, que si l’on avait laissé la baïonnette  à la caserne, on n’en aurait pas moins gagné la guerre et les morts ou les infirmes seraient moins nombreux. La baïonnette a fait tuer beaucoup de monde, elle en a tué fort peu » (p. 29).

Nulle part, il ne sera question de l’ « ivresse du combat », de la « griserie de la poudre », sensations qu’aucun poilu n’a jamais éprouvées.

 - Comme ce doit être beau une attaque ! nous déclarait naguère un historien avec une expression d’extase. Et sa main s'enthousiasmait d’un geste arrondi.

Nous lui répondîmes que l’on allait à l’attaque la gorge serrée, la tête en feu, le corps fléchi comme pour tenir moins de place, et qu’en général, on ne chantait pas la Marseillaise. Nous vîmes ses bons yeux naïfs s’assombrir de désillusion incrédule.

Cependant, cette angoisse, tous les témoins sincères la notent, les hommes ont la mine exsangue, les traits creusés ; ils apparaissent subitement vieillis de dix ans…

* * *

Est-ce à dire que la lecture des Témoins sera pour les futurs chefs de notre armée et pour leurs instructeurs une étude déprimante ? Que non pas.

Sans doute, parmi ces écrivains, il s’en trouve qui n’étaient pas faits pour remplir la haute et noble mission qui est celle du soldat, défenseur du sol sacré ; il leur manquait ou la résistance physique ou la résistance morale, - parfois les deux, car il n’y a pas d’égalité devant la peur de la mort. Ceux là seront vite discriminés. Leur témoignage, toutefois, sera loin d’être négligeable, parce qu’il révèlera aux futurs chefs comment réagissent, dans leur subconscient, une partie de leurs troupiers.

Mais chez les autres, que de fois trouveront-ils l’exemple du devoir simplement accompli ! Qu’ils étudient les admirables pages dans lesquelles le lieutenant de vaisseau Pinguet, montre comment il ramena aux tranchées devant Dixmude ses sections prises de panique, - un accident qui est arrivé à plus d’un. Ils verront là un magnifique modèle de capitaine au combat. Et combien d’autres pourrions-nous citer !

Oui, l’idée de la mort nous serre d’angoisse. Mais la volonté de sacrifice au devoir, à la Patrie nous en fait triompher.

Les poilus ne parlaient guère de ces sentiments profonds. Dans tous nos carnets, l’interjection « Vive la France ! » ne paraît qu’une seule fois : le samedi 22 août 1914, au moment où notre compagnie se déployait. Encore nous souvenons-nous que nous avions pudeur à l’écrire. Le mot « France » sur la page est inachevé.

Mais chez la plupart, - les « hommes du peuple » comme les autres, quoi qu’en pense Mairet (cf Témoins, p.192), - ce sentiment ne fait que sommeiller. Qu’il se présente une occasion et il éclate. Voici ce que nous notions sur notre carnet (inédit) le lundi 17 juillet 1916. (Il y avait à peine un mois que le régiment était descendu de Verdun.) « Ce soir, il y a eu représentation improvisée dans un hangar du cantonnement. Point n’est besoin de professionnels pour remplir un programme. Les talents d’amateurs suffisent, et au pied levé. Il en est d’impayables comme celui de mon caporal Sauvage. Quelques musiciens envoyés par le colonel ont clôturé la fête en jouant le Chant du Départ, que les poilus ont accompagné avec une conviction qui faisait chaud au cœur. »

Contrairement à ce que croient certains auteurs étudiés par M. Norton Cru, nous avons pu souvent parler de ces devoirs à nos troupiers. Les survivants ne manquent jamais de nous le rappeler : « Mon capitaine, vous nous disiez… » Lorsqu’ils sont convoqués pour voir le film de Verdun, ils nous demandent d’aller évoquer devant eux les souvenirs communs. Nous savons ce qu’ils pensent sur ces questions, - tout fervents amis de la paix qu’ils soient…

Paul Chack, un jour, nous racontait comment le 16 février 1916, alors que la Provence, que commandait le capitaine de frégate Vesco, venait d’être torpillée en pleine Méditerranée, à cent cinquante milles au large du cap Matapan, le commandant, après avoir assuré le sauvetage, était monté sur la passerelle. Spontanément, les chefs des deux régiments transportés, le lieutenant-colonel Thomasset, du 176ème RI, et le lieutenant-colonel Duhalde du 3ème colonial, étaient venus se ranger auprès de lui.

- Et eux, nous disait Paul Chack, ce n’était pas leur métier.

Eh bien ! qu’on le sache de toute certitude : si la vie ou l’honneur de la France le demande, monter sur la passerelle, c’est à tous notre métier.

(Document aimablement communiqué par M. Daniel GRELIN)


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Mise à jour :
septembre 2003